Une grossesse jugée « simple » peut, en quelques heures, devenir une urgence. Un suivi gynécologique classé « à bas risque » peut révéler une pathologie qu’il fallait détecter tôt. C’est précisément dans ces moments-là que la présence d’un médecin spécialiste, capable de décider vite et de porter la responsabilité de la décision, fait la différence entre une prise en charge maîtrisée et une perte de temps qui peut coûter, parfois, une vie. C’est cette réalité que les réformes en cours risquent de fragiliser.
Une question centrale : peut-on organiser durablement la santé des femmes sans médecin spécialiste référent ?
C’est pourtant la trajectoire actuelle
Une fausse promesse : le mythe du « bas risque » stable
Ces réformes reposent sur une idée séduisante mais trompeuse : celle d’un « bas risque » qui serait stable et facile à identifier dès le départ. Or, en médecine, le risque évolue. Une situation simple peut se compliquer rapidement, parfois sans signe annonciateur. Les données disponibles le rappellent : de nombreux décès maternels pourraient être évités, souvent parce qu’un diagnostic a été posé trop tard ou parce que la coordination entre professionnels a fait défaut. La Haute Autorité de Santé, l’organisme public qui évalue la qualité des soins en France, souligne elle-même que les grossesses sont aujourd’hui plus souvent à risque qu’auparavant : âge maternel plus élevé, précarité, surpoids, obésité, maladies associées. Cette réalité rend d’autant plus dangereuse une frontière trop rigide entre « bas risque » et «haut risque ».
Fragmenter les parcours de soins et diluer la responsabilité médicale n’est pas une modernisation. C’est une prise de risque pour les patientes.
Qui décide quand la situation se complique ?
À travers les réformes récentes, le suivi des femmes est progressivement réorganisé autour de plusieurs professionnels de santé non médecins (sages-
femmes, infirmiers) dont les compétences s’élargissent vers les médecins généralistes.
Dans le même temps, la place du gynécologue-obstétricien s’efface des parcours officiels, au nom d’un objectif louable : pallier le manque de professionnels et faciliter l’accès aux soins. Les sages-femmes sont indispensables. Leur rôle dans le suivi de la grossesse, de l’accouchement et de la santé des femmes est essentiel, et personne ne le conteste.
La question n’est pas celle des professions entre elles. Elle est celle de l’organisation du système : qui coordonne le parcours, et qui est identifié comme responsable lorsqu’une situation évolue ?
Un système sans référent médical clairement identifié est un système où la décision peut se diluer. Or, en médecine, un retard de décision se paie : en complications pour la patiente, en hospitalisations, et finalement en dépenses publiques plus lourdes, car des actes redondants, des prises en charge tardives et des recours à l’hôpital en urgence coûtent toujours plus cher qu’une décision prise à temps. Supprimer le médecin spécialiste du premier recours : c’est-à-dire du premier professionnel consulté dans le parcours de soins revient à supprimer le pilote du système.
Des conséquences déjà visibles sur le terrain
Les effets de cette réorganisation se font déjà sentir, y compris dans des régions a priori bien dotées en professionnels de santé, comme l’Île-de-France, l’Occitanie ou la région Provence-Alpes-Côte d’Azur : la hausse du nombre de professionnels non médecins n’y garantit pas une meilleure réponse aux besoins des territoires les plus fragiles. Dans ces zones, les gynécologues-obstétriciens libéraux voient leur activité diminuer, alors qu’ils continuent de supporter des charges lourdes, notamment des assurances professionnelles coûteuses. Cette situation fragilise la continuité de la pratique obstétricale, en particulier dans les maternités privées, avec un risque réel de désengagement progressif des médecins et des sages-femmes, un phénomène qui contribue déjà à la fermeture de maternités.
Autre conséquence concrète : pour continuer à pratiquer certains examens, comme l'échographie prénatale, un médecin doit maintenir un volume d'activité
minimum imposé par les autorités sanitaires. Quand l'activité spécialisée baisse, certains praticiens risquent de ne plus atteindre ce seuil et de perdre le droit de pratiquer cet examen, pourtant essentiel au dépistage et à la sécurité de la grossesse. Ce n'est pas seulement une question d'organisation administrative :
c'est l'accès à une expertise médicale nécessaire qui recule.
Le glissement ne s’arrête pas à la physiologie. Dans les zones les plus denses (les grandes villes) des actes de gynécologie pathologique (le suivi de l’endométriose, de l’infertilité, ou encore la prise en charge de saignements gynécologiques) sont de plus en plus souvent assurés par des professionnels non médecins. Cet élargissement des compétences au-delà du champ physiologique interroge directement la formation des jeunes médecins spécialistes.
C’est toute la chaîne de compétences, des étudiants d’aujourd’hui aux patientes de demain, qui se trouve fragilisée.
Le modèle à défendre : coordination et référent médical clair
L’enjeu n’est pas de revenir à un système fermé ou hiérarchique. Il est de construire un parcours réellement coordonné, où chaque professionnel (sage-
femme, médecin généraliste, infirmier, spécialiste) intervient à sa juste place, en dialogue avec les autres, mais où la responsabilité médicale reste clairement
identifiée. Le médecin spécialiste référent doit rester au centre de ce parcours, pour garantir la sécurité, la continuité et l’égalité d’accès à une expertise médicale adaptée. Il ne peut pas être relégué à une deuxième ligne, mobilisée seulement lorsque la situation devient critique ; ce sera alors trop tard.
C’est à cette condition que la santé des femmes et la naissance pourront être pensées comme un parcours continu, sécurisé et équitable, et non comme une succession d’actes dispersés. Ce n’est pas une question corporatiste. C’est une question de sécurité publique, d’égalité des soins et de responsabilité médicale, pour toutes les femmes, à chaque étape de leur vie.
Les professions médicales et non médicales doivent travailler ensemble, en dialogue, mais avec un référent spécialiste au centre du parcours, et le rôle de chacun doit être bien défini.
